[Chut] Les filles sacrifiées d'Asie

Publié le par deweysax

Chut

DIRECTION L'ASIE

C'est un chiffre qui raconte à sa manière le drame silencieux des inégalités hommes-femmes en Chine : en 2006, si l'on met de côté les enfants atteints de pathologies, près de 98 % des enfants chinois proposés à l'adoption par Médecins du monde étaient des filles. "La plupart du temps, elles sont abandonnées dans les jours qui suivent la naissance, explique la pédiatre Geneviève André-Trevennec, qui dirige la mission adoption de MDM, la plus grosse oeuvre de France. Avec la politique de l'enfant unique, qui s'applique avec rigueur dans les villes, les parents ne veulent plus de fille car ce sont les garçons qui transmettent le nom et qui prennent en charge leurs parents lorsqu'ils vieillissent."

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La Chine n'est pas le seul pays touché par cette préférence marquée en faveur des garçons : selon la démographe Isabelle Attané, l'Asie est devenue le "continent noir" des femmes. En raison des avortements sélectifs, des infanticides et du manque de soins apporté aux filles, il manquerait, selon elle, 90 millions de femmes en Asie. "Ces discriminations sont particulièrement marquées dans quatre pays : la Chine, l'Inde, le Pakistan et le Bangladesh", précise cette sinologue et démographe chargée de recherches à l'Institut national d'études démographiques (INED). "Les différences de traitement entre les filles et les garçons sont tellement fortes qu'elles ont modifié en profondeur les équilibres démographiques de la région", ajoute-t-elle.

Un simple chiffre permet de mesurer l'ampleur du problème : l'Asie est le seul continent au monde à compter plus d'hommes que de femmes. Leur espérance de vie étant plus élevée que celle de leurs compagnons, les lois de la nature voudraient que les hommes soient minoritaires dans tous les pays du monde. C'est le cas en Europe, qui recense 92,7 hommes pour 100 femmes, mais aussi en Amérique du Nord, en Amérique latine et aux Caraïbes, en Océanie et en Afrique. Seule l'Asie échappe à cette règle biologique : selon l'ONU, ce continent compte curieusement 103,9 hommes pour 100 femmes.

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Cette anomalie démographique, dénoncée dès 1990 par l'économiste Amartya Sen, touche la Chine, l'Inde et le Pakistan mais aussi le Bangladesh, Taïwan ou la Corée du Sud. Si l'on appliquait à l'Asie un taux de masculinité "normal" de 98 hommes pour 100 femmes - pour le calculer, les démographes prennent en compte la proportion naturelle de filles et de garçons à la naissance, les différences de mortalité infantile entre les deux sexes et le décalage d'espérance de vie entre les hommes et les femmes -, ce continent compterait 90 millions de femmes supplémentaires...

Où sont passés ces millions de femmes ? "Ce sont des filles qu'on a empêché de naître, qui ont été tuées après la naissance ou qu'on a laissé mourir en bas âge", résume Bénédicte Manier dans Quand les femmes auront disparu ( La Découverte, 2006). Avec le développement de l'échographie, les familles d'Inde, de Chine, de Taïwan ou de Corée du Sud peuvent connaître le sexe de leur enfant avant la naissance. "

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La Chine interdit d'identifier le sexe du foetus lors de l'échographie mais il suffit d'un signe du médecin pour savoir qu'il s'agit d'un garçon ou d'une fille", raconte Mme Attané, qui a publié, en 2005, Une Chine sans femmes ? (Perrin). "Aujourd'hui, dit-elle, on estime que plus de 500 000 foetus féminins sont ainsi supprimés tous les ans en Chine."

Ce culte du garçon, qui est de tradition en Asie, a été aggravé, depuis plusieurs décennies, par la réduction de la taille des fratries. Avec la politique chinoise de l'enfant unique et la baisse de la fécondité dans des pays comme l'Inde ou la Corée du Sud, le sexe des enfants est devenu un enjeu décisif. "Lorsque la fécondité était élevée, une famille se retrouvait rarement sans aucun garçon, remarque le démographe Gilles Pison dans une étude publiée en 2004 par Population et sociétés, une publication de l'INED. Avec six enfants, la probabilité de ne pas avoir de garçons est très faible, moins de 2 %. Avec deux enfants, en revanche, cette probabilité est proche d'un quart."

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En Asie, les avortements sélectifs ont bouleversé l'équilibre entre les sexes à la naissance. Alors qu'en l'absence de discriminations, il naît 105 garçons pour 100 filles, certaines régions du continent affichent des taux de masculinité à la naissance plus que suspects. Selon Mme Attané, il naît aujourd'hui 117 garçons pour 100 filles en Chine et 111 en Inde. Dans certaines régions, les chiffres sont plus impressionnants encore : les Etats indiens du Pendjab et de l'Haryana ont recensé, en 1998-2000, 125 naissances de garçons pour 100 de filles. Dans les provinces chinoises du Jiangxi et du Guangdong, en 2000, le nombre de garçons avait atteint 138 pour 100 filles.

Les discriminations ne s'arrêtent pas à la naissance. Il suffit de comparer le taux de mortalité infantile des deux sexes pour comprendre qu'en Asie, les familles n'accordent pas le même prix à la vie d'un garçon et à celle d'une fille. En Europe, en Afrique et dans les Amériques, le taux de mortalité infantile masculin est toujours supérieur au taux féminin pour des raisons biologiques, mais l'Asie défie les lois naturelles en affichant - une nouvelle fois - un déséquilibre marqué en défaveur des filles. Au Bangladesh ou au Pakistan et surtout en Chine, leur taux de mortalité avant l'âge d'un an est nettement supérieur à celui des garçons.

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Comment expliquer cette surmortalité des petites filles du continent asiatique ? "Elles sont tout simplement victimes de négligences dans le recours aux soins et l'alimentation, explique Isabelle Attané. Les protocoles vaccinaux sont mieux respectés s'il s'agit d'un garçon et, lorsqu'ils sont malades, on les emmène rapidement chez le médecin, alors que l'on tarde à le faire pour une fille." "La nourriture, elle aussi, est différente selon le sexe des enfants, précise-t-elle. En Asie, beaucoup de parents font tout pour conserver leur fils en bonne santé alors qu'ils considèrent qu'il est moins grave de perdre une fille."

Si les garçons sont des biens si précieux, c'est pour des raisons culturelles qui varient souvent d'un pays à l'autre. En Chine, les fils héritent des biens de la famille et, surtout, ils s'occupent de leurs parents lorsque le grand âge approche, une charge fondamentale dans un pays qui ne dispose d'aucun système organisé de retraite. En Inde, c'est la tradition de la dot qui porte malheur aux filles : lors de leur mariage, elles doivent apporter à leur belle-famille une somme importante qui oblige souvent les foyers modestes à s'endetter. Dans les régions hindouistes, seul un garçon peut embraser le bûcher funéraire de ses parents, ce qui leur permet d'échapper à l'errance éternelle.

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Dans les décennies à venir, ce déséquilibre en faveur des garçons modifiera en profondeur le visage du continent asiatique. "Les garçons risquent d'en subir les effets tout au long de leur vie, notamment lorsqu'ils auront l'âge de se mettre en couple, souligne le démographe Gilles Pison dans Population et sociétés. Les filles, minoritaires, n'auront pas de difficultés à trouver un conjoint alors qu'une partie des garçons se retrouvera sans partenaire." Cette situation, qui suscite déjà des violences contre les femmes et des trafics d'épouses, se doublera d'une incertitude démographique : en donnant la préférence aux petits garçons, l'Asie invente une société qui comptera à l'avenir moins de femmes, et donc moins d'enfants... y compris de garçons.

Anne Chemin

Le_Monde

Publié dans Chuuut - on en parle

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Jane 09/05/2007 22:32

Ravie de cet article détaillé sur un thème effectivement alarmant...